Ethique et science
la solution proposée par Francis Kaplan au problème de l’avortement


Francis Kaplan a proposé, en philosophie de la connaissance, un dépassement de l’alternative du dogmatisme et du scepticisme qui implique une philosophie morale. En morale aussi nous sommes dogmatiques. Ainsi, nous croyons que les devoirs moraux sont évidents, sinon, de fait, il n’y aurait pas de fautes, il n’y aurait que des erreurs ou de l’ignorance. Cependant, il n’est que trop manifeste que, dans le domaine de la morale comme dans le domaine de la connaissance, des évidences se sont révélées fausses : nous ne croyons plus, par exemple, que l’athéisme et l’homosexualité soient des crimes, ni que l’esclavage et la conquête soient légitimes. D’autre part trop souvent nous ne savons pas ce que nous devons faire, parce que nous ne disposons pas des connaissances nécessaires. De même qu’il y a des connaissances évidentes (par exemple les perceptions et les évidences intellectuelles, telles que les axiomes mathématiques) et des connaissances qui ne le sont pas, de même il y a deux sortes de devoirs moraux : des devoirs évidents ou qui semblent tels, et des devoirs complexes, qui impliquent des connaissances non évidentes. Aussi bien dans le domaine de la morale que dans celui de la connaissance les évidences sont en général vraies, mais pas toujours ; la vérité est moins accessible et l’erreur plus fréquente dans le cas des connaissances et des devoirs complexes. Certes nous sommes parvenus à une méthode dont nous croyons qu’elle nous conduit à la certitude : la méthode scientifique. Nous distinguons donc aujourd’hui, parmi les connaissances, des connaissances préscientifiques, parfois vraies, mais pas toujours, donc douteuses, et des connaissances scientifiques, de sorte qu’on devrait distinguer, dans les devoirs complexes, ceux qui impliquent une connaissance douteuse, et ceux qui impliquent une connaissance scientifique. En réalité, il y a des erreurs scientifiques, par exemple des découvertes contredisent des théories scientifiques qu’on doit abandonner. Rien n’est vrai que jusqu’à preuve du contraire – « jusqu’à preuve probable du contraire ».
Cette complexité est manifeste dans le cas du problème moral de l’avortement. Certes, certains prétendent avec Axel Kahn que c’est un débat « avant tout religieux ». C’est faux. L’Eglise catholique, par exemple, qui affirme que l’avortement est un meurtre parce que l’embryon est un être vivant dès sa conception, ne le pense que parce qu’elle se fonde sur la philosophie et sur la science. Elle invoque d’autant moins la foi que l’Evangile ne traite nulle part du statut de l’embryon et que lorsque la Bible en parle, c’est en sens inverse : une loi de l’Exode n’exige pas que donne « vie pour vie » (XXI 22-23) celui qui a causé un avortement. Et la description, dans la Genèse de la création d’Adam implique que l’homme n’est devenu vivant qu’après avoir été formé (II 7). Quant aux théologiens, s’ils condamnent certes l’avortement, ce n’est nullement - jusqu’au XIXème siècle - parce qu’il serait homicide. Saint Augustin assura que « si l’embryon n’est pas formé et qu’il y ait néanmoins de quelque façon une âme […] la loi ne dit pas que [et] acte soit de nature homicide, car on ne peut pas dire qu’il y ait une âme vivante dans un corps dépourvu de sensation, si sa chair n’est pas formée… » Saint Thomas enseigna de même : « Quoi que ce péché soit grave, […] et qu’il soit contre nature […] cependant, il est moins qu’un homicide » - il n’y a homicide que pour l’avortement d’un enfant déjà conformé. Comme on voit le jugement de ces théologiens était fondé sur l’embryologie aristotélicienne. (Et déjà les Septante eux-mêmes manifestent cette influence dans leur traduction du verset d’Exode XXI : « …si son enfant meurt sans être formé, l’homme sera puni d’une amende […] S’il était formé, on donnerait vie pour vie. ») Ce sera la doctrine de l’Eglise jusqu’en 1859. Et les autorités religieuses contemporaines expliquent le changement de leur doctrine par l’avènement de la science moderne. C’est ainsi que Joseph Ratzinger explique que « Saint Augustin, avec une certaine science naturelle qui était celle de son époque, était convaincu, comme plus tard Saint Thomas d’Aquin, avec Aristote, que l’animation ne s’avère qu’après un certain laps de temps et qu’avant, il n’y a pas un être doté d’une âme. » Mais « la science aristotélicienne est dans l’erreur, tout le monde le sait aujourd’hui… » Et certes, comme le dit la Commission épiscopale de la famille, rejetant l’embryologie aristotélicienne, « on ne peut pas, sans contredire la façon dont l’embryologie s’exprime, briser en deux le devenir de cet être, comme si, à un certain moment, il se produisait en lui une mutation telle qu’elle le modifierait du tout au tout en le faisant passer de l’animalité à l’humanité. » Ratzinger poursuit : « D’après mes connaissances en biologie, en réalité [l’embryon] porte en lui, dès le premier instant, un programme complet d’être humain qui se développe ensuite. Mais le programme existe déjà et on peut donc parler d’individu. » Certes, Ratzinger et les évêques paient cher cet aggiornamento : non seulement ils doivent condamner l’avortement comme homicide, mais ils ne peuvent concilier l’embryologie moderne avec leur théologie : car si l’âme est la conséquence de la conception de l’embryon, elle n’est pas créée par Dieu mais par les parents, elle est donc corporelle et n’est pas immortelle. Saint Thomas avait aperçu les conséquences de la thèse selon laquelle l’embryon est vivant dès la conception et c’est pourquoi il l’avait refusée. De fait, ce ne sont pas seulement les fidèles qui admettent que l’embryon est vivant dès sa conception, mais souvent ceux mêmes qui reconnaissent le droit à l’avortement en invoquant le principe du moindre mal. Dira-t-on qu’ils sont sous l’influence des religions ? Le Dr Paul Cesbron rappela ainsi naguère que « seule une partie des médecins – et surtout des généralistes et seulement quelques gynécologues obstétriciens - avait soutenu la loi Veil » et l’expliquait par des blocages culturels chez les gynécologues ». Mais pourquoi les gynécologues seraient-ils plus dominés par les « blocages culturels » que les généralistes ? On doit supposer au contraire que c’était leurs connaissances professionnelles qui constituaient l’obstacle.
Pour que l’avortement soit un homicide, il faut d’abord non seulement que l’embryon soit un être vivant mais, s’il l’est, qu’il soit un être humain. On estime qu’un être humain n’est tel que parce qu’il possède une conscience essentiellement différente de celle des animaux, ce qui a conduit certains philosophes à affirmer qu’elle impliquait une âme que ne possèderaient pas les animaux (ou si l’on leur accorde une âme, une âme rationnelle qu’ils ne possèderaient pas). Or l’embryon n’a pas de conscience, si ce n’est à un stade tardif, et cette conscience ne diffère pas essentiellement de la conscience animale. C’est ce qui a conduit Saint Thomas d’Aquin à nier que l’avortement soit homicide parce que d’après lui l’âme rationnelle n’advenait qu’après un certain laps de temps. De fait, si on définit un être humain par l’âme rationnelle, on comprend pourquoi tuer un être humain est contraire à la morale, et d’ailleurs, pourquoi il y a une morale. Certes Kaplan n’admet pas l’existence d’une âme. Mais il pense qu’on doit respecter un être humain non seulement parce qu’il est conscient et qu’il souffre si on lui fait du mal mais parce qu’il est doué de raison, c’est-à-dire qu’il possède un langage représentatif par lequel il exprime des vérités et les communique aux autres humains, ce qui veut dire que ces derniers les comprennent et que lui-même comprend les vérités que les autres humains lui communiquent. (Certes, le nouveau-né non plus n’a pas le langage représentatif grâce auquel il pourrait participer à l’universel, mais il l’a en puissance, car c’est de lui-même que l’enfant développe ce langage sans qu’on ait besoin de le lui apprendre.) Mais ces vérités peuvent se contredire. Or des vérités ne peuvent le faire. Les êtres humains sont donc dans une situation contradictoire insupportable, dont ils ne peuvent sortir qu’en discutant, c’est-à-dire en admettant qu’ils peuvent se tromper et que leur interlocuteur peut avoir raison. Or ils ne peuvent l’admettre qu’en comparant les arguments de part et d’autre, c’est-à-dire en surmontant leur point de vue individuel et en se plaçant à un point de vue universel. Cela veut dire que tout être rationnel doit considérer un autre être rationnel comme son égal et donc ne pas lui faire ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse. Aujourd’hui cependant les biologistes définissent l’être humain, non plus par la possession d’une âme, mais par son appartenance à l’espèce humaine, une espèce définie par certains caractères biologiques, un certain ADN, qu’il possède donc dès sa conception. C’est sur cette définition que se fonda le professeur Lejeune pour affirmer que l’avortement était un homicide. Aux biologistes et à Lejeune, Kaplan objecte : pourquoi est-il immoral de tuer un membre de notre espèce ? Qu’objecter aux racistes qui limitent la morale, non à l’espèce humaine, mais à un groupe ? Que répondre aux antispécistes qui affirment qu’il est immoral de tuer un animal quel qu’il soit ?
Mais l’embryon ne peut être un être humain dès sa conception que si, dès celle-ci, il est un être vivant. Kaplan nie ce préalable. Cela peut certes sembler absurde : car le nouveau-né est évidemment un être vivant ; or il n’est pas très différent de ce que le fœtus était à la veille de naître, et on peut remonter ainsi de jour en jour ; donc en remontant jusqu’à l’instant de la conception, quelle raison aurait-on de nier que l’embryon le soit ? La différence fondamentale ne serait ainsi qu’entre l’instant de la conception et celui qui la précède. Mais, selon Kaplan, c’est une fausse évidence. On doit en effet distinguer être vivant et être un être vivant : ainsi, un organe est vivant, mais il n’est pas un être vivant, il est seulement une partie d’un être vivant. Il est indiscutable que l’embryon est vivant, mais il n’est pas un être vivant, car un être vivant est un organisme, c’est-à-dire un système d’organes vitaux qui ne fonctionnent que si tous les autres fonctionnent aussi ; s’ils fonctionnent, l’être vit, si l’un cesse de fonctionner, il meurt ; par exemple, nous ne restons en vie que si notre cœur fonctionne, si au moins un rein, au moins un poumon fonctionnent, etc. Or l’embryon ne possède aucune des fonctions qu’assurent ces organes, il ne mange pas, il ne respire pas, etc. Toutes sont assumées par l’organisme maternel. Dès lors qu’on admet la définition de l’être vivant, et comment ne pas l’admettre ? on doit en admettre la conséquence : l’embryon n’est pas un être vivant – et l’avortement n’est pas plus un meurtre que ne l’est une amputation.
De fait, personne ne nie que l’embryon n’est pas viable. Cependant la plupart ne l’admettent qu’en maintenant que l’embryon est un être vivant depuis sa conception. Comment peut-on être à la fois un être vivant et ne pas être viable ?
On se heurte toutefois à une difficulté logique. Dès lors que le nouveau-né n’est pas essentiellement différent du fœtus qui va naître et ainsi de suite, de la même manière que, du fait que le nouveau-né est vivant, on conclut que l’embryon l’est depuis le jour de sa conception, Kaplan ne devrait-il conclure, du fait que l’embryon n’est pas un être vivant, que le nouveau-né n’en est pas un non plus ? N’est-il pas acculé à une contradiction ? - C’est un problème classique de logique, connu sous le nom de sorite du chauve, qui est attribué à Eubulides de Milet, de l’école de Mégare. La contradiction s’explique par le fait que le raisonnement est appliqué à une réalité continue. Dans la réalité, on peut être chauve, on peut ne pas être chauve ; mais on peut aussi être plus ou moins chauve, de plus en plus chauve, etc. La contradiction est la même dans le cas de l’embryon qui devient un être vivant : l’embryon passe de manière continue de l’état où il n’est pas un être vivant à l’état où il en est un. La solution, c’est un concept intermédiaire entre être et ne pas être, entre être ceci et ne pas être ceci, - le concept d’être suffisamment, d’être suffisamment ceci. -On se trouve devant un problème semblable avec la mort. Car sauf en cas de mort violente, on ne passe pas de manière discontinue de l’état d’être vivant à l’état d’être mort ; entre l’un et l’autre, il y a la maladie, dans laquelle un organe vital fonctionne si mal que ce dysfonctionnement provoque la mort à plus ou moins brève échéance, - l’agonie, la mort respiratoire, la mort cardiaque, la mort cérébrale, la mort cellulaire. Certes, aujourd’hui, un malade qui a perdu la fonction cardiaque ou la fonction respiratoire peut en principe bénéficier d’un coeur artificiel, d’un appareil de dialyse ou d’un « poumon d’acier ». Ces malades se trouvent dans la même situation qu’un embryon bénéficiant des fonctions vitales de sa mère. Au sens strict, ces malades ne sont pas des êtres vivants. Mais personne ne nie qu’ils le soient, parce qu’ils sont suffisamment vivants pour qu’on ne puisse le nier. C’est le cas de l’embryon à un certain moment de la gestation.
On objectera que s’il n’était pas un être vivant, l’embryon serait une partie de sa mère, comme d’ailleurs le pensaient les juristes romains, les stoïciens et les sages du Talmud. Mais comme à la fin du XIXème siècle Oscar Hertwig l’a découvert, l’embryon résulte de l’union de deux cellules, un ovule de la mère et un spermatozoïde du père. Or, il ne peut être en même temps une partie de la mère et une partie du père, qui sont deux êtres vivants distincts. Ne faut-il donc pas qu’il ne soit partie d’aucun être vivant ? D’ailleurs, s’il était une partie de la mère, il aurait le même ADN, ce qui n’est pas le cas : comme l’a montré Edouard van Beneden seule une moitié de son ADN est identique à une moitié de l’ADN de sa mère. Et la preuve que l’embryon est un être distinct de l’organisme maternel, c’est que ce dernier le rejetterait comme l’organisme rejette la greffe d’un organe étranger si cette réaction n’était pas inhibée par une enzyme que produit l’embryon. - Certes, il semble que l’embryon n’est pas une partie de l’organisme maternel. Mais si Kaplan affirme que l’embryon l’est, ce n’est pas parce qu’il provient d’un de ses ovules, c’est parce qu’il n’est vivant que par ses fonctions vitales. Il est vrai que l’ADN de l’embryon est différent de l’ADN de la mère. Mais est-ce à dire que, pour cette raison, il ne peut pas en être une partie ? Il faudrait que l’ADN soit un critère de distinction suffisant. Il semble bien l’être, puisque l’organisme maternel se défend de l’embryon par des « cellules tueuses » et que l’embryon se défend de celles-ci par un enzyme spécial. Mais personne ne dira qu’un organe greffé, artificiellement protégé de l’organisme, est distinct de cet organisme ; l’organe greffé n’est plus qu’une partie de l’organisme qui a reçu cette greffe, malgré un ADN différent qui peut en provoquer le rejet, il l’est tant que ce rejet n’a pas lieu. Si l’embryon était un être vivant du seul fait qu’il s’attaque à l’organisme maternel, il faudrait en dire autant d’une tumeur cancéreuse. Enfin, on ne peut tirer argument de la différence de l’ADN, dès lors qu’il n’est pas absolument indispensable qu’un embryon ait un père et que, dans ce cas, l’ADN de l’embryon n’est pas différent de l’ADN de la mère, comme cela se passe chez les espèces dont la reproduction est « parthénogénétique ».
On objectera que l’embryon est un être vivant au moins en puissance, qu’il devient un enfant aussi nécessairement qu’un enfant devient un adulte. Le débat est ancien, il opposa Tertullien et Grégoire de Nysse. Mais il y a deux sens de l’expression en puissance. La première est la possibilité (la statue est en puissance dans le bloc de bois, car il peut devenir cette statue si un sculpteur décide de l’utiliser). Ce n’est pas le sens des auteurs de l’objection : personne ne pense qu’en cassant un bloc de bois on détruit une statue. Mais par en puissance on entend aussi non une possibilité mais une nécessité (« un gland est un chêne en puissance »). Cette nécessité est interne, à la différence du sculpteur qui tire la statue du bloc de bois. La nécessité de ce devenir serait manifestée par un déterminisme chronologique, puisque l’enfant ne peut parler à deux ans, qu’il ne devient pubère qu’à douze, etc. L’embryon serait donc en puissance un être vivant parce qu’il le deviendrait nécessairement en raison de facteurs internes, ce que confirmerait le déterminisme chronologique de son développement.
Kaplan nie que l’embryon soit un être vivant en puissance, parce que, pour qu’il le soit, il faudrait précisément que l’embryon soit un être vivant. Il est clair que tous les changements des objets matériels sont la conséquence d’un changement extérieur, et c’est pourquoi il ne peut y avoir d’objet matériel en puissance. Pour que le changement de l’être en puissance ne soit pas le résultat de causes extérieures, il faut qu’il soit à l’abri de celles-ci. Or ce n’est le cas que des êtres vivants, qui, non seulement sont à l’abri de ces causes, mais possèdent des mécanismes complexes pour le rester. Ainsi ils ont besoin d’être enveloppés d’une membrane, la peau, imperméable à l’eau et continue. De fait, les seuls exemples d’être en puissance qu’on connaisse sont des êtres vivants : le gland en puissance d’être un chêne, l’enfant en puissance d’être un adulte. L’être qui n’est que vivant, qui est une partie d’un être vivant, n’est donc pas plus autonome qu’un objet matériel, la différence étant seulement que l’objet matériel n’est pas autonome par rapport aux autres objets matériels, tandis que la partie d’un être vivant n’est pas autonome par rapport à l’être vivant dont elle est une partie : ainsi je ne puis légitimement dire que ma main fermée est en puissance ouverte, parce que ce n’est pas elle qui s’ouvre, c’est mon cerveau qui lui commande de le faire.
N'est-il pas vrai, cependant, que, dès la conception, l’embryon se développe ? Les nouvelles cellules qui forment ses organes ne proviennent-elles pas de la division de ses propres cellules ? Au début du XXème siècle, Hans Spemanmontra qu’une partie de l’embryon influe sur le devenir d’une partie voisine, une cellule embryonnaire envoyant à un autre un signal qui provoque sa différenciation ; Spemann appela ce phénomène l’induction. Ne doit-on donc pas admettre que le changement de l’embryon en un être vivant n’est pas dû à des causes extérieures, et penser qu’il est un être vivant en puissance (au deuxième sens du terme) ?
Mais regardons successivement un même objet à différentes phases de son évolution sans voir ce qui la provoque, ne pensons-nous pas spontanément que c’est l’objet qui évolue de lui-même ; si nous regardons un coucher de soleil, ne croyons-nous pas que les nuages rougissent alors que nous savons que c’est le soleil qui les fait changer de couleur ? Si on regarde un film schématisant l’évolution qui aboutit à l’Homo sapiens, on est tenté de croire qu’une espèce préhumaine a évolué d’elle-même, alors que la plupart des palé-anthropologues assurent que cette évolution est une série de réactions au milieu extérieur. Il en est de même du développement embryonnaire : il est vrai que l’embryon n’est pas purement passif. Mais d’abord une partie d’un être vivant peut se développer activement sans que ce soit un être vivant : ainsi la peau blessée cicatrise, le foie se régénère, etc. Ensuite le « dynamisme organisateur» de l’embryon ne peut pas, à lui seul, assurer son développement. S’il le pouvait, il devrait, au stade des cellules totipotentes, se développer de lui-même dès lors qu’il est dans un milieu nutritif. Or, ce n’est pas le cas : il ne se développe pas, mais se multiplie à l’identique. Pour avoir une différenciation cohérente, il faut ajouter des substances adéquates à des moments particuliers. L’organisme maternel fournit à l’embryon des facteurs de croissance nécessaires à son développement, à sa différenciation, par ses cellules déciduales et endométriales. C’est lui qui « via la sérotonine périphérique du sang, dicte, durant la moitié de la gestation, le développement neurologique et la viabilité de l’organisme qu’elle porte. » L’embryon ne devient donc un être vivant que par une cause extérieure : il n’est donc pas un être vivant en puissance. il a certes en lui le plan de son développement, mais ce n’est pas lui qui réalise ce plan.
Cette analyse exclut qu’un avortement voulu par la mère soit un homicide. Pour que le développement s’effectue, l’intervention de l’organisme maternel est indispensable. Or dans le cas de l’espèce humaine, la mère peut refuser cette intervention. Dira-t-on qu’elle n’en pas le droit ? Mais au nom de quoi ? Parce que l’embryon est un être vivant ? Il a été démontré qu’il n’en est pas un. Parce que c’est un être vivant en puissance ? Mais pour qu’il le soit il faut justement qu’elle mène à terme la gestation : cela voudrait dire qu’elle n’aurait pas le droit d’avorter si elle menait sa grossesse à terme.
Cette analyse n’aboutit-elle pas à une conception plus digne de l’humanité que la conception actuellement dominante ? D’après-celle-ci, les êtres humains naissent des relations sexuelles de leurs parents, et n’en sont, sauf exceptions, que le sous-produit. D’après celle que propose Kaplan, dès lors qu’une femme peut décider d’avorter, elle ne porte un enfant que si elle le veut, - c’est-à-dire que si elle l’aime, de cet amour particulier qui est celui qui s’adresse à quelqu’un qui n’est pas ; l’avortement n’est donc pas un meurtre mais seulement l’abstention d’une décision positive, un refus d’amour, si l’on veut, mais un refus ponctuel et nullement systématique qui n’exclut pas des comportements d’amour dans d’autres circonstances.
Une première version de ce texte a constitué une communication faite le 3 juillet 2017 au colloque « La vie entre éthique et science », organisé à Toulouse en juillet 2017, et a été publiée dans La Vie entre Ethique et Science, ouvrage collectif sous la direction de Flora Bastiani et de Joëlle Hansel (éditions Manucius, collection « Sirel Actualité de Lévinas », 2021)
François Brémondy